Jardin
Quand planter les fraises au jardin ?
La coupe de mai se décide à la Saint-Michel : pourquoi l'automne fait la vraie saison pour planter les fraises et ce que mars pardonne encore.
Mi-septembre, sur les étals d’une jardinerie du Perche, les godets de fraisiers arrivent par plateaux de six, à côté des bulbes de tulipes. La scène dit l’essentiel : la question de savoir quand planter les fraises se règle d’abord à la fin de l’été, accessoirement en mars. Entre ces deux fenêtres, tout change, la vigueur des plants, le volume de la première récolte et même le choix de la variété.
L’automne, d’abord
De la mi-août à la mi-octobre, la terre garde la chaleur de l’été alors que l’air fraîchit. C’est exactement ce qu’il faut à un jeune plant de fraisier : les racines s’installent en profondeur pendant plusieurs semaines sans que le feuillage ne réclame d’eau. À la sortie de l’hiver, la croissance repart sur un système racinaire complet et la première année donne déjà une production abondante. Un fraisier planté en septembre produit couramment 300 à 500 grammes de fruits en mai-juin ; le même pied mis en terre en avril en donnera trois fois moins. La différence se lit dès la première récolte, en volume comme en calibre. C’est la logique de l’almanach du jardin : chaque geste a son mois.
Cette fenêtre vaut pour la quasi-totalité de la France, littoral breton comme vallée du Rhône. Le fraisier supporte sans dommage des gelées à -15 °C une fois enraciné ; seul un plant installé trop tard, après la mi-novembre, risque d’être soulevé par le gel avant d’avoir pris. C’est aussi la période où les jardineries écoulent leur stock de plants à racines nues, vendus par bottes de dix autour d’un euro pièce. Ce stock fond vite passé la Toussaint et les godets restés en rayon ont souvent souffert de l’attente.
« Un plant de juin s’installe à la Saint-Michel, pas aux premiers beaux jours. »
Le printemps, la fenêtre de rattrapage
On lit souvent qu’il faut attendre mars pour planter des fraisiers ; la formule mérite d’être nuancée. Pour qui se demande encore quand planter les fraises à la sortie de l’hiver, la période s’ouvre dès que la terre se ressuie et se referme vers la mi-avril ; la mise en terre reste alors tout à fait possible et c’est même la règle en climat de montagne, où l’arrière-saison est trop courte pour un bon enracinement. Mais il faut accepter un compromis sur la première année de culture.
Un fraisier non remontant planté en mars donnera une récolte réduite en mai, parfois rien du tout si l’on supprime les premières fleurs pour favoriser l’enracinement, ce qui est le geste raisonnable. Les fraisiers remontants s’en sortent mieux : installés en mars, ils produisent dès juillet et jusqu’aux gelées. Le conseil est simple : au printemps, plantez remontant ; à l’automne, tout est permis. De tous les conseils de calendrier, celui-ci épargne le plus de déceptions la première année.
Deux familles de fraisiers, deux calendriers
Planter des fraisiers suppose de savoir ce qu’on installe. Les variétés non remontantes concentrent leur production sur trois à quatre semaines, entre mai et juin ; les variétés remontantes fructifient par vagues, de juin jusqu’aux premières gelées d’octobre. Ce rythme, propre à chaque variété, commande la date de plantation autant que le climat.
- Gariguette : la non remontante de référence, fruit allongé, parfum vif, récolte précoce dès la mi-mai. À planter impérativement en septembre-octobre pour donner son plein.
- Ciflorette : non remontante également, plus sucrée que la Gariguette, très régulière au nord de la Loire.
- Mara des bois : la remontante la plus plantée en France, un goût de fraise des bois sur un fruit de bonne taille, en production de juin à octobre. Elle tolère bien une plantation printanière.
- Charlotte : remontante au fruit en cœur, douce, peu acide, appréciée des enfants ; même souplesse de calendrier que la Mara.
- Mount Everest : remontante à longs stolons, dite grimpante, à palisser sur un treillage ou à laisser retomber d’une suspension. Intéressante lorsque l’espace manque.
Un massif bien pensé combine les deux familles : un rang de Gariguette pour l’abondance de juin, un rang de fraisiers remontants pour grappiller des fraises jusqu’aux premiers froids. La fraise de juin n’a d’ailleurs pas le parfum de celle d’octobre, plus concentrée, presque confite par les nuits fraîches.
Le sol avant la date
Quand planter les fraises n’est que la moitié de la question ; où les installer fait l’autre. La bonne date ne rattrape pas une mauvaise terre. Le fraisier veut un sol léger, riche en humus, légèrement acide, avec un pH entre 5,5 et 6,5. Deux à trois semaines avant d’installer les fraisiers, on ameublit sur vingt centimètres et on incorpore trois à quatre kilos de compost mûr par mètre carré. Dans une terre lourde et argileuse, un apport de sable grossier ou une culture sur butte de quinze centimètres évite l’eau stagnante, que les racines ne pardonnent pas.
Deux conseils comptent autant que l’amendement, l’un sur la rotation, l’autre sur la fertilisation. D’abord, ne jamais replanter des fraisiers là où ont poussé des fraisiers, des tomates ou des pommes de terre dans les trois dernières années : ces cultures partagent les mêmes maladies du sol, la verticilliose en tête. La rotation reste la meilleure parade contre ces maladies, bien avant n’importe quel traitement. Ensuite, la main légère sur l’engrais azoté ; un excès d’azote fabrique de grandes feuilles et peu de fruits. Un engrais riche en potasse, apporté en fin d’hiver, sert bien mieux la fructification.
La plantation, geste par geste
Le jour venu, faites tremper les plants en godets dix minutes dans une bassine, puis dépotez sans casser la motte. Creusez un trou de la taille du poing, positionnez le plant de façon que le collet, ce renflement entre racines et feuilles, affleure exactement le niveau du sol. C’est le geste décisif de toute la plantation : enterré, le collet pourrit ; surélevé, il sèche. Comblez, tassez avec les doigts et arrosez copieusement, même sous la pluie.
Comptez 30 à 40 centimètres entre les plants et 60 à 70 centimètres entre les rangs, de quoi passer la main pour la cueillette et laisser l’air circuler dans les feuilles. Un paillage de cinq centimètres, paille, aiguilles de pin ou tontes séchées, garde les fruits propres et l’humidité constante ; la paille a d’ailleurs donné son nom anglais à la plante, strawberry.
Côté budget, un godet se négocie entre 1,50 et 3 euros en jardinerie ; les racines nues restent l’option économique, à condition de les planter dans les 48 heures suivant l’achat.
En pot, sur trente centimètres de terreau
Un balcon suffit pour cultiver des fraisiers. La culture en pot demande des pots d’au moins 25 à 30 centimètres de profondeur, percés, avec une couche drainante de billes d’argile et un mélange de terreau potager et de compost à parts égales. Les fraisiers en pots suivent le même calendrier qu’au jardin, mais l’arrosage devient le point de vigilance : le terreau sèche vite et un fraisier qui a soif au moment de la floraison donne des fruits petits et acides.
Les remontantes se prêtent mieux à ce format ; la Mara en jardinière ou la Mount Everest en suspension donnent des fraises tout l’été sur un rebord de fenêtre exposé au sud-est. L’exposition pèse autant que le choix des variétés : à l’ombre une bonne partie de la journée, le pot ne donnera presque rien. Trois plants par jardinière de 60 centimètres, pas davantage, faute de quoi les plantes se concurrencent, la croissance ralentit et la fructification décline. Sur un espace réduit, mieux vaut peu de pieds bien nourris qu’une jardinière saturée qui s’épuise.
L’entretien de la première année
La mise en place n’est que la moitié du travail ; l’entretien de la première année fait le reste et quelques conseils suffisent à le régler. L’arrosage d’abord : au pied, le matin, régulier sans être excessif, surtout pendant la période de floraison. Le paillage ensuite, à renouveler dès qu’il se tasse ; sous cette couverture, le sol reste frais et les fruits restent propres. Côté fertilisation, un apport d’engrais organique riche en potasse en février suffit pour la saison ; des plantes trop nourries à l’azote produisent du feuillage au détriment des fraises. Cette fertilisation unique évite les à-coups de croissance et garde la plante concentrée sur ses fleurs. Restent les maladies : au jardin comme en pot, des plantes bien aérées échappent à l’essentiel et l’observation des feuilles fait le reste.
C’est aussi pendant cette première saison qu’on se constitue un stock de jeunes fraisiers : en juillet, laissez s’enraciner deux ou trois stolons par pied dans des godets de terreau, sevrez la motte six semaines plus tard et vous obtenez de quoi cultiver un rang neuf à la fin de l’été.
Les erreurs qui coûtent
La première erreur est de planter les fraisiers trop tard, passé la mi-novembre : les racines n’ont plus le temps de s’ancrer et le gel soulève les plants. La deuxième est le collet enterré, responsable de la majorité des reprises ratées. Vient ensuite l’arrosage sur le feuillage, en soirée, qui installe l’oïdium et la pourriture grise, deux maladies qu’on prévient en arrosant au pied, le matin.
Surveillez aussi les feuilles des fraisiers : des taches pourpres ou un feuillage rougissant en pleine saison signalent souvent une carence ou une maladie fongique, qui se traite d’abord en aérant les rangs. Coupez les stolons que vous ne destinez pas au godet ; chaque coulant non maîtrisé se nourrit aux dépens des fruits. Enfin, renouvelez le carré de fraisiers du potager tous les trois à quatre ans : au-delà, les pieds s’épuisent et la récolte abondante des premières années s’étiole. Ces conseils pèsent autant que la date : une plante bien conduite pardonne quelques jours de retard au calendrier.
Compter ses godets avant la Saint-Michel
À la question de savoir quand planter les fraises, le jardin répond donc deux fois, mais pas avec la même voix. Le calendrier du fraisier se lit à rebours : la coupe de mai se décide en septembre, au moment de choisir les variétés et de préparer la parcelle. Il reste alors six semaines de chaleur emmagasinée, largement de quoi installer un rang de Gariguette et un rang de fraisiers remontants. Le reste tient en peu de conseils, mais ils se répètent chaque année à la même saison. Mars, lui, servira de séance de rattrapage.


