Jardin
Quand planter les tulipes : attendre le froid
Dix degrés dans le sol et pas un de plus : pourquoi les tulipes se plantent après tous les autres bulbes et jusqu'à quand on rattrape un retard.
Fin septembre, les sachets de bulbes s’empilent sur l’étagère du cellier et la tentation est grande de tout installer le même dimanche. Erreur classique : savoir quand planter les tulipes, c’est d’abord accepter d’attendre. Ces bulbes-là descendent après tous les autres, une fois le sol passé sous les dix degrés. Cette patience d’octobre fait la moitié de la floraison d’avril.
Un bulbe qui n’aime pas la tiédeur
Au jardin, la plupart des bulbes à floraison printanière se mettent en place dès septembre ; les almanachs de jardinage du site leur consacrent déjà plusieurs pages. La tulipe fait exception. Installée trop tôt, dans la douceur humide de septembre, elle démarre trop vite : des racines apparaissent, parfois une pointe verte. Ce tissu tendre affronte ensuite les premières gelées sans aucune défense.
L’humidité fait le reste. À quinze degrés, les champignons prospèrent, fusarium en tête ; les bulbes de tulipes pourrissent avant d’avoir travaillé. Le « feu de la tulipe », une pourriture grise qui tache pétales et limbes, s’installe lui aussi plus volontiers sur les sujets mis en place précocement. Une terre refroidie coupe court à ces départs de maladie : il s’y enracine lentement, sans rien montrer en surface, exactement ce qu’on lui demande avant l’hiver.
Il y a une seconde raison, moins visible. La tulipe a besoin d’une période de froid, dix à douze semaines sous neuf degrés environ, pour que sa future tige s’allonge correctement. C’est ce froid accumulé qui fait la différence entre une fleur portée à quarante centimètres et une corolle ratatinée au ras des feuilles. Planter les tulipes tard, c’est donc les servir deux fois : moins de pourriture en fin de saison, une meilleure tenue au printemps.
Dix degrés dans le sol, le repère qui compte
« Les tulipes ne se plantent pas à une date, elles se plantent à une température. »
Parmi tous les conseils de jardinage qui circulent sur le sujet, un seul chiffre fait autorité : dix degrés dans le sol, mesurés à dix centimètres de profondeur. Un thermomètre de cuisine à sonde, planté un matin au jardin, donne la réponse en trente secondes. Sans thermomètre, les signes ne manquent pas : les premières gelées blanches sur la pelouse au lever du jour, des nuits qui restent durablement sous les dix degrés, les tomates du potager qu’on vient d’arracher. Quand ces trois signaux se rejoignent, la fenêtre de plantation est ouverte.
La date varie évidemment d’une région à l’autre. Les fourchettes constatées sur le terrain :
- Nord, Est et régions de moyenne montagne : de la mi-octobre à la mi-novembre, la terre y refroidit tôt.
- Bassin parisien, Centre, Normandie et Perche : de la fin octobre à la fin novembre, le cœur de la saison.
- Façade atlantique et Bretagne : tout le mois de novembre et souvent la première quinzaine de décembre, l’océan retarde le froid.
- Midi méditerranéen : de la fin novembre aux fêtes, il faut attendre que les nuits fraîchissent vraiment.
Un automne exceptionnellement doux décale tout. Mieux vaut planter ses bulbes de tulipes fin novembre dans une terre à huit degrés que fin septembre à seize. La date au calendrier n’est qu’une moyenne ; la température du sol, elle, ne ment pas.
Jusqu’à quand rattraper une plantation tardive
La fenêtre est plus longue qu’on ne le croit. Les conseils prudents fixent la limite à Noël, sans risque dans la plupart des régions : une plantation de tulipes en décembre laisse encore le temps de l’enracinement avant les grands froids et le quota d’heures fraîches sera atteint. En janvier, c’est encore jouable si deux conditions sont réunies : des bulbes restés fermes sous les doigts et l’absence de gel au jardin. Les tulipes plantées en janvier donneront leurs fleurs avec deux à trois semaines de retard, portées par des tiges parfois plus courtes.
Ce qu’il faut retenir : un bulbe de tulipe ne se garde pas jusqu’à la saison suivante. Oublié dans son sachet, il se dessèche et s’épuise ; au printemps, il ne vaut plus rien. Entre planter tard et ne pas planter du tout, la question ne se pose donc pas. Même en février, plantez-les quand même dans une terre ressuyée : les sujets sains finiront par fleurir, modestement peut-être, mais ils fleuriront. Quant à planter les tulipes au printemps en espérant les voir s’épanouir la même année, cela ne fonctionne pas : sans froid accumulé, la tige ne monte pas.
Si le sol est pris par le gel au moment où l’on s’y décide enfin, deux issues : attendre un redoux de quelques jours ou basculer les bulbes en pot, à l’abri d’une remise froide, en attendant de les installer.
Acheter tôt, planter tard
Le paradoxe de la tulipe tient en quatre mots : on achète en septembre, on patiente jusqu’à novembre. Les jardineries et les catalogues déballent leurs variétés dès la fin de l’été et les tulipes les plus recherchées, perroquet, fleurs de lis, doubles tardives, partent vite. Attendre novembre pour acheter, c’est se contenter des fonds de bac.
Entre l’achat et la plantation, les bulbes patientent très bien à trois conditions : au sec, au frais, dans le noir. Une cagette ou un sac en papier kraft dans un cellier à quinze degrés fait parfaitement l’affaire ; le sac plastique fermé, lui, condamne les bulbes à la condensation puis à la moisissure. On les tient aussi éloignés des fruits en cours de mûrissement, dont l’éthylène peut avorter la future fleur. Ces conseils de conservation valent pour toutes les tulipes, botaniques comme horticoles.
Au moment de l’achat comme au moment de planter, le tri se fait à la main. Un bon bulbe de tulipe est ferme, lourd pour sa taille, sans tache molle ni moisissure sous la tunique. Pour les variétés horticoles, le calibre 11/12, soit onze à douze centimètres de circonférence, produit une fleur dès la première année. Côté geste, l’essentiel tient en deux phrases : un trou profond de deux à trois fois sa hauteur, pointe vers le haut, dans un sol drainé. Le détail du geste est décrit dans l’almanach de novembre.
En pot et en jardinière, la même horloge
Cultiver des tulipes en pot ne change rien à la période : elles descendent elles aussi dans un substrat refroidi, d’octobre à décembre selon la région. Ce qui change, c’est le contenant. Il lui faut une profondeur d’au moins vingt-cinq centimètres, associée à des trous de drainage francs, une couche de billes d’argile ou de graviers au fond, puis un mélange de terreau et de sable grossier. Comme pour toutes les plantes en contenant, l’excès d’eau reste l’ennemi numéro un : dans un pot mal drainé, l’humidité stagnante fait pourrir les bulbes en quelques semaines.
En jardinière, les tulipes se serrent davantage, les bulbes presque au contact, pour un effet de bouquet en avril. On peut même superposer deux étages, les plus gros calibres en bas, pour étaler la floraison. Un pot passe en revanche l’hiver plus exposé au gel qu’une plate-bande : par grand froid annoncé, on le déplace dans un endroit abrité (contre un mur de la maison) ou on l’enveloppe d’un voile d’hivernage. L’entretien se résume à un apport d’eau à la mise en place, puis presque rien jusqu’à l’apparition des pointes vertes.
Après la floraison, laisser travailler les feuilles
La culture des tulipes ne s’arrête pas à la chute des pétales. Sitôt les fleurs fanées, on coupe la tête florale pour éviter que la plante ne s’épuise à produire des graines, mais on ne touche ni à la tige ni au feuillage. Pendant cinq à six semaines, les feuilles rechargent le bulbe en réserves ; les couper vertes, c’est hypothéquer la floraison suivante. On attend qu’elles soient entièrement jaunes et sèches pour les retirer d’un geste.
Un apport d’engrais complète cet entretien : un engrais de longue durée pour bulbes, griffé au pied dès la chute des derniers pétales, nourrit le travail souterrain. Ensuite, deux écoles. Dans un terrain léger et sec en été, on peut laisser les bulbes en place et espérer un retour l’année suivante. Dans un terrain lourd qui reste frais en juillet, mieux vaut arracher en juin, feuillage sec, laisser ressuyer quelques jours à l’ombre puis stocker au sec jusqu’à la période de plantation suivante.
Botaniques à laisser, horticoles à renouveler
Toutes les tulipes ne se valent pas sur la durée et ce point décide de la stratégie de plantation. Les tulipes botaniques, plus petites, plus précoces, proches des espèces sauvages par leurs fleurs simples, se naturalisent : mises en place une fois dans un endroit drainé et ensoleillé, elles reviennent fidèlement et s’étoffent d’année en année. Ces plantes discrètes se plaisent d’ailleurs dans un gazon semé à l’automne, dont on retarde simplement la première tonte au printemps pour laisser leur feuillage finir son travail.
Les grandes variétés horticoles, triomphe, Darwin hybrides, doubles et perroquets, jouent une autre partition. Spectaculaires la première année, elles fleurissent ensuite plus petit, puis plus du tout. Beaucoup de jardiniers les traitent en plantes bisannuelles et renouvellent chaque saison un tiers de leurs massifs. Ce n’est pas un échec de culture, c’est la nature de ces obtentions, sélectionnées pour l’éclat plus que pour l’endurance. D’où l’intérêt de mêler les deux dans un même jardin : un fond de botaniques fidèles, relevé chaque année de quelques horticoles neuves aux couleurs franches.
Le plantoir sort au premier gel blanc
D’ici là, les sachets peuvent dormir dans le cellier sans inquiétude. Un matin d’octobre ou de novembre, la pelouse blanchira et ce sera le signal : la terre est prête, les tulipes peuvent descendre. Ce que ces quelques semaines de patience auront coûté, avril le rendra au centuple en fleurs bien portées.


